Au procès du « financement libyen » : la question des contreparties économiques et de la rocambolesque fuite de Bechir Saleh

Ces derniers jours, la 32e chambre correctionnelle s’est penchée sur les éventuelles contreparties économiques à un financement occulte de la campagne de Nicolas Sarkozy, ainsi que sur l’épisode trouble de la fuite de Bechir Saleh, l’un des anciens grands argentiers de la Libye.

Après les déplacements d’officiels français à Tripoli, leurs rendez-vous sulfureux et l’épisode de la libération des infirmières bulgares, les magistrats de la 32e chambre correctionnelle parisienne, en charge du procès dit du « financement libyen » de la
campagne présidentielle de 2007 de Nicolas Sarkozy, poursuivent leur examen minutieux de ce dossier explosif. Outre l’ancien président de la République, des proches de premier plan, de Brice Hortefeux à Claude Guéant en passant par Éric Woerth, sont également visés par ces poursuites ouvertes pour corruption, recel de détournement de fonds publics, financement illégal de campagne et association de malfaiteurs.

Ces deux dernières semaines, les magistrats, dirigés par Nathalie Gavarino, la présidente de la chambre, se sont intéressés aux éventuelles contreparties économiques et à l’épisode rocambolesque de la fuite de Bechir Saleh, l’ancien directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi, l’ancien dictateur libyen. Ce mercredi 29 janvier, le tribunal appelle d’abord à la barre Alain Juillet, l’ancien directeur du renseignement de la DGSE, de 2002 à 2003, propulsé ensuite haut responsable chargé de l’intelligence économique auprès du Premier ministre. Ce fin connaisseur de la sécurité française rembobine l’histoire devant les magistrats. Courant 2005, il tente de rabibocher deux industriels de l’armement français, Safran et Dassault, en concurrence pour le marché de renouvellement des avions de chasse libyens.

« Je me suis inquiété d’une guerre [commerciale] franco-française », détaille aux juges Alain Juillet. En creusant, le haut-fonctionnaire découvre que le déjà sulfureux intermédiaire Ziad Takieddine « se promenait en Libye » avec une lettre de promesse de grâce d’Abdallah Senoussi. Le chef du renseignement militaire avait été condamné par contumace en France à la réclusion perpétuelle pour avoir organisé l’attentat ayant détruit en 1989 le DC-10 de la compagnie UTA dans le ciel du Niger. Une promesse « inimaginable » pour Alain Juillet, qui n’a cependant pas vu de ses propres yeux ce document. Et ce malgré un déjeuner avec Ziad Takieddine organisé pour lui demander de cesser son activisme sur ce sujet.

La question du nucléaire

Pour le témoin, le principal risque était alors que l’instigateur de l’attentat du DC-10, se rendant compte « qu’il a été roulé », ne déclenche par rétorsion « une vague d’attentats » contre la France. Le haut responsable à l’intelligence économique rend compte à son supérieur de cette histoire, qui relève pour lui de l’affabulation, et passe à autre chose. « C’est étrange que vous n’en fassiez pas référence à la justice », s’interroge l’un des avocats de la partie civile. Réplique également, plus tard, de Nicolas Sarkozy : le haut-fonctionnaire aurait dû immédiatement saisir des magistrats via l’article 40 du code de procédure pénale, au lieu d’inviter à déjeuner le troublant intermédiaire.

Après Alain Juillet, c’est au tour d’Anne Lauvergeon, l’ancienne patronne d’Areva, alors le leader français du nucléaire, de témoigner les jours suivants à la barre. Devant les magistrats, « Atomic Anne » redit ses inquiétudes sur les projets français de vente de réacteurs nucléaires à la Libye. « Madame Lauvergeon avait l’impression qu’on se fichait » des questions de sûreté, mais « ce n’était pas le cas », se défend le 5 février Claude Guéant, assis, pendant une heure – la Cour va contrôler strictement l’horloge –, en raison de son état de santé. Et le prévenu d’assurer marcher ainsi sur les pas de la politique initiée sur ce sujet par Jacques Chirac, l’ancien président.

Le passage à la barre de l’ancien secrétaire général de l’Élysée permet aux juges de bifurquer sur un autre épisode marquant du dossier. À savoir l’exfiltration en France de Bechir Saleh à la fin de l’année 2011, suivie de son rocambolesque départ, le 3 mai 2012. Et ce malgré une notice rouge émise par Interpol et une inscription au fichier des personnes recherchées. « Je n’étais pas informé de toutes les notices rouges », se défend maladroitement celui qui était à l’époque le ministre de l’Intérieur. « On sait qu’il y a eu un contact en Bernard Squarcini [alors directeur central du renseignement intérieur], Alexandre Djouhri [l’un des hommes d’affaires faisant l’intermédiaire] et Hugues Moutouh [alors conseiller technique au cabinet du ministre de l’Intérieur] », s’étonne la présidente Gavarino. « Je ne sais absolument pas ce qu’ils se sont dit », se défausse Claude Guéant.

Pas « un sujet prioritaire »

Au tour de Nicolas Sarkozy d’être appelé à la barre pour évoquer cette histoire. L’ancien président revient sur le contexte. Bechir Saleh est vu en 2011, alors que la guerre civile fait rage en Libye, comme un possible faiseur de paix susceptible de mettre d’accord les différentes factions. Puis, assure-t-il, la position du Conseil national de transition libyen va changer à propos de Bechir Saleh, agacé dit-il de l’activisme politique de l’ancien argentier du régime. Sur le départ de France de ce dernier, le tribunal fait toutefois part de son incompréhension de la chronologie. « Ce n’est pas comme cela que cela se passe », corrige l’ancien président. Et de revenir avec emphase sur sa campagne électorale, qui battait alors son plein. Il y avait 10 000 personnes à Clermont-Ferrand pour un meeting, 120 000 au Trocadéro à Paris, avec la crainte de la pluie, se souvient-il.

Autrement dit, Nicolas Sarkozy avait bien d’autres chats à fouetter. « Ce n’est pas le sujet prioritaire pour moi », résume-t-il. Puis, après avoir été repris par la présidente du tribunal à propos de sa lecture de ses notes – une façon d’être plus précis, répond-il en substance –, le prévenu se dédouane de toute responsabilité.

L’extradition de Bechir Saleh était « une procédure instruite par des magistrats, pas par des policiers ». « Pourquoi voulez-vous que je fasse partir quelqu’un qui considère que la note est un faux ? », questionne l’ancien locataire de l’Élysée. Il fait ici référence au document qui a initié toute l’affaire, cette fameuse note attribuée à des autorités libyennes évoquant un possible financement de 50 millions d’euros pour la campagne de Nicolas Sarkozy, dévoilée à la fin avril 2012 par le journal en ligne Mediapart. « Cela n’a aucun sens, et là je ne lis pas, c’est spontané », poursuit-il en montrant du doigt les magistrats du parquet national financier. L’accusation soupçonne plutôt une exfiltration déclenchée pour éloigner de la justice un témoin devenu gênant.

Faisceau d’indices

« On aurait aimé qu’il soit là pour s’expliquer », signale d’ailleurs à propos de Bechir Saleh l’un des parquetiers. « J’aurais aimé que Ziad Takieddine rende compte de ses mensonges, que Bechir Saleh soit là, mais moi, je suis là, je n’ai jamais fait défaut », rebondit Nicolas Sarkozy. Avant une nouvelle passe d’armes, quelques minutes plus tard. « Vous me demandez de répondre à un témoin sous X », s’indigne le prévenu. « C’est prévu par la loi », répond du tac au tac l’accusation, rappelant que les poursuites ont été ouvertes pour association de malfaiteurs. « Convenez quand même, plaide l’avocat. On m’oppose des enregistrements qu’en onze ans personne n’a trouvés. »

Mais « vous comprenez pourquoi on s’interroge », avec « ces gens qui agissent en secret », dans son entourage, « sans que vous ne soyez au courant » poursuit de façon pédagogique l’accusation. « Reprenons les questions dans l’ordre, sans faire un salmigondis auquel personne ne comprend rien », rétorque Nicolas Sarkozy – un bon mot qui fait rire le public dans la salle. Un peu plus tôt, le prévenu s’était étonné de la légèreté de la preuve dans son dossier. « Je pensais qu’après dix ans d’instruction c’était autre chose », s’était-il moqué. L’occasion d’une mise au point pédagogique de la présidente Gavarino sur la notion, au cœur de l’instruction, du faisceau d’indices, ces éléments qui, par leur convergence, permettent de prouver un fait. Dont notamment une série de témoignages qui ont justifié le renvoi. « Bien sûr. Mais quand on parle d’un financement par dizaines de millions d’euros, ce serait intéressant d’en retrouver la trace dans mon patrimoine ou la campagne », observe le prévenu. « Cela va même jusqu’à 400 millions d’euros », abonde la présidente. « Merci madame », saisit au bond le prévenu, voyant dans sa remarque un assentiment. Les débats doivent se poursuivre pendant encore deux mois.