L’absentéisme, un "phénomène en hausse" et pourtant évitable
C’est confirmé par la Fondation Jean Jaurès, l’absentéisme au travail ne cesse d’augmenter depuis la crise du Covid. Mais comment en appréhender les raisons et les enjeux ? Loin d’être juste une question de désengagement des salariés, c’est surtout une prévention sur le temps long qui semble nécessaire…
Certes, la forte progression de l’absentéisme au travail en 2020 et son maintien à un niveau élevé en 2021 pouvaient en grande partie être expliqués par la situation exceptionnelle de crise sanitaire. Sauf que fin 2021 (et a fortiori en 2022), l’épidémie était largement endiguée. Or les absences continuent à être de plus en plus nombreuses : 43 % des sondés ont été absents au moins un jour en 2022, contre 32 % en 2021. C’est ce que révèle une enquête de la Fondation Jean Jaurès publiée mercredi dernier. Si "la thématique fait ressortir de nombreux clichés autour de salariés qui ne seraient plus engagés et d’un absentéisme de complaisance qui gangrènerait notre système de protection sociale", la Fondation parle de "légendes urbaines". A contrario, "la tendance la plus inquiétante réside probablement dans l’augmentation des arrêts de longue durée qui sont, de surcroît, de plus en plus longs". Alors quelles causes pour les absences au travail ? Qui est concerné ? Auraient-elles pu être évitées ? Autant de questions aux réponses parfois alarmantes à l’heure où l’augmentation du nombre de jours de carence est en débat.
Des motifs d’absence variés, et presque tous en progression
La hausse récente de l’absentéisme peut paraître contre-intuitive, et pourtant le constat est sans appel. Oui le Covid-19 préempte encore une part importante des absences dans la mesure où 43 % des salariés arrêtés l’an dernier invoquent une contamination au virus (+12 points en un an). Mais ce n’est que l’arbre qui cache la forêt puisque parmi ces salariés :
- 39 % mentionnent des maladies ordinaires ou saisonnières (+6 points en un an) ;
- de plus en plus évoquent des motifs liés à l’exercice du travail : troubles musculosquelettiques (19 %, +4 points), risques psycho-sociaux (17 %, +3 points), accidents du travail (13 %, +1 point) ;
- 32 % soulignent une grande fatigue, nouveau motif testé et qui semble central.
L’enquête souligne par ailleurs que sont également en augmentation divers problèmes de santé qui n’aboutissent pourtant pas forcément à un arrêt, ce qui atteste d’une dégradation générale de l’état de santé des salariés. Par exemple, ce sont en fait 35 % qui ont été sujets à des risques psycho-sociaux (stress, burn out, etc.), contre 29 % en 2021.
Un présentéisme bien plus fréquent que l’absentéisme de complaisance
Cette dernière information démontre l’existence d’un autre phénomène souvent passé sous silence : le présentéisme, ou absentéisme caché. Sont ici visées les personnes qui auraient légitimement pu être arrêtées mais ne le sont pas, parce qu’elles redoutent l’impact d’un arrêt de travail sur leur salaire (11 %), le fonctionnement de leur service (7 %) ou encore leur image professionnelle (5 %). Ce ne sont ainsi pas moins de 57 % des salariés qui n’ont pas été absents en 2022 qui déclarent avoir été malades mais avoir malgré tout continué à travailler.
Loin des idées reçues, "ce présentéisme est beaucoup plus conséquent que l’absentéisme dit de complaisance", qui ne porte pour sa part que sur 2 % salariés. Ce chiffre est même à contre-courant de la progression générale de l’absentéisme puisqu’il se résorbe légèrement entre 2021 et 2022.
Des écarts toujours très marqués selon les catégories professionnelles et les secteurs…
Bien qu’aucune catégorie professionnelle ne soit épargnée par la progression de l’absentéisme, elle est de loin la plus notable chez les ouvriers (+30,9 % entre 2019 et 2022, contre +15,4 % chez les professions intermédiaires et +8,6 % chez les cadres). "Cela nous rappelle que la santé physique demeure un sujet prégnant" et que "les innovations en matière de digitalisation et d’automatisation n’ont pas encore permis d’inverser la tendance". Les ouvriers représentent en effet toujours 84 % des personnels les plus exposés à des risques pour leur santé physique.
Concernant les secteurs d’activité, ce sont toujours le commerce et la santé qui affichent les taux d’absence les plus élevés en 2022, ce que la Fondation justifie par l’existence d’un cercle vicieux : ces secteurs font face à volume consistant de postes vacants, qui créent des situations de sous-effectifs, qui génèrent des surcharges de travail affectant la santé des collaborateurs, et donc de l’absentéisme.
Une précision apportée peu toutefois surprendre : la dynamique des absences des salariés ayant recours au télétravail ne se distingue pas de la tendance générale.
… rappelant qu’environnement de travail et pénibilité ressentie sont déterminants
L’immense majorité (83 %) des salariés arrêtés pour cause de risques psycho-sociaux, d’une grande fatigue ou de troubles musculosquelettiques estiment ces arrêts directement liés à leurs conditions de travail. Si ce n’est pas nouveau, l’enquête relève que la période d’introspection engendrée par la crise sanitaire fait que certains aspects peu valorisants du travail sont désormais moins bien acceptés. Elle s’interroge même sur l’existence d’une dépression post-crise sanitaire.
La pénibilité ressentie est donc aussi déterminante que la pénibilité "réelle", la santé mentale autant que la santé physique, les deux dépendant amplement de l’environnement de travail. Logiquement, salariés les plus touchés par l’absentéisme et salariés exposés à un risque pour leur santé mentale se recoupent donc souvent. Par exemple, 74 % des professionnels de santé s’estiment exposés à un tel risque. Dans le même sens, les salariés travaillant au contact direct des clients/usagers sont bien plus nombreux à ne pas considérer leur travail comme "soutenable". Parmi eux les employés de banque et des assurances (61 %) ou encore les infirmiers et sage-femmes (55 %). "Une clé de lecture supplémentaire permettant d’expliquer les forts niveaux d’absentéisme dans les secteurs de la santé et du commerce".
Un absentéisme alors inévitable ? Non !
La Fondation parle d’"un absentéisme qui aurait souvent pu être évité" puisque la grande majorité des concernés estiment qu’ils auraient pu ne pas s’absenter s’il y avait eu une plus grande souplesse dans l’organisation de leur temps de travail (70 %), une plus grande facilité à évoquer les sujets de santé au travail (70 %), ou encore un dialogue plus régulier avec leurs managers (62 %).
Que faire alors ? "L’enjeu de la prévention santé/sécurité sur le temps long (c’est-à-dire ne se limitant pas à des actions ponctuelles en matière de qualité de vie au travail) est essentiel", tout comme l’accompagnement des managers afin de les aider à échanger sereinement avec leurs équipes.
Des actions de prévention qui ne semblent ni compliquées ni coûteuses à initier donc, et qui sont plébiscitées par les salariés. Exemple ? En novembre 2022, près des trois quarts déclaraient être intéressés par un accompagnement de leur employeur permettant d’améliorer leur santé physique ou psychologique (+5 points par rapport à 2021). Mauvais point toutefois : la visibilité des actions de prévention baisse en 2022. "Tout se passe donc comme si la parenthèse de la crise sanitaire n’était pas refermée en matière de progression de l’absentéisme, mais qu’elle tendrait à l’être concernant l’état d’esprit, la vigilance et le volontarisme en matière de prévention de chacun des acteurs".
Cette enquête sera précieuse pour les partenaires sociaux. En effet, Élisabeth Borne a annoncé, le 28 août, devant les entrepreneurs réunis à l'occasion de l'université d'été du Medef, que le sujet des arrêts-maladie sera renvoyé à la concertation. La Première ministre a indiqué qu’elle ne prendrait pas de décision "unilatérale", notamment sur le projet de transférer une partie de la prise en charge de ces arrêts de travail - jusqu'à sept jours - aux employeurs. Un sujet hautement sensible pour les organisations patronales, discuté à l'occasion de la préparation du PLFSS pour 2024.
| L’absentéisme est souvent très mal vécu par les absents eux-mêmes |
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| Un autre apport de l’enquête, assez méconnu, est l’analyse du ressenti des absentéistes eux-mêmes, indépendamment de la souffrance physique ou psychologique ayant conduit à solliciter un arrêt. Culpabilité, peur du regard des collègues et de la hiérarchie, il s’avère que la grande majorité des salariés absents au moins un jour en 2022 a mal vécu cette période spécifique. "L’arrêt de travail semble s’apparenter à une double peine pour le salarié"… d’autant plus que le retour n’est pas toujours serein (manque d’empathie, peu de soutien et d’accompagnement à la reprise, etc.). |
© Lefebvre Dalloz