L'affaire Aristophil, une pyramide de Ponzy aux milliers de victimes
Le tribunal correctionnel de Paris a rendu son jugement le 11 décembre, dans une affaire de pyramide de Ponzy, basée sur des manuscrits anciens, qui a fait des milliers de victimes auxquelles avait été promis un placement lucratif.
« L’une des plus grosses escroqueries en bande organisée jamais jugées » au vu du nombre de victimes. C’est ainsi qu’a été qualifiée l’affaire Aristophil – du nom de cette entreprise de manuscrits anciens – par le parquet du tribunal correctionnel de Paris, lors du procès qui s’est tenu du 8 septembre au 2 octobre derniers.
Il faut dire que les chiffres ont de quoi faire tourner la tête : près de 18 000 épargnants affectés, 8 000 parties civiles et un préjudice estimé à près d’un milliard d’euros. À la tête de cette vaste escroquerie ? Le fondateur et gérant Aristophil, Gérard Lhéritier, surnommé « Le Madoff des livres ».
À ses côtés sur le banc des accusés se trouvaient sa fille Valérie Lhéritier, responsable des collections ; Michel Perronnet, Philippe Samson et Jean-Jacques Itard, dirigeants du réseau de gestion de patrimoine CGPI Finestim ; Jean-Claude Vrain, libraire parisien et expert ; Jérôme Gautry, notaire ; Denis Potier, expert-comptable ainsi que Jean-Jacques Daigre, le professeur de droit et avocat qui aurait validé les montages juridiques d'Aristophil.
Un rendement à 8%
Créé en 2003, le modèle Aristophil reposait sur un concept simple et séduisant. Il s’agissait de vendre soit à un acheteur (contrat Amadeus, 20% des œuvres), soit à plusieurs acheteurs en indivision (contrat Coraly’s, 80% des œuvres) des manuscrits et lettres anciennes. Ainsi, un épargnant – peu fortuné – pouvait devenir propriétaire d’un centième d’un écrit de Gustave Flaubert, d’une lettre de Proust ou de Romain Gary.
La collection mêlait de véritables trésors, comme un manuscrit d’Einstein, à des pièces de moindre valeur, revendues en moyenne deux fois plus cher que leur coût d’achat.
À la barre, des épargnants ont expliqué avoir été séduits par l'assurance « d'une plus-value à 8% » et avoir été bernés par leur conseiller en gestion de patrimoine qui leur avait présenté ces contrats de placements comme « sans risque ».
Il faut dire que le discours était bien rodé. Les gestionnaires de patrimoine jouaient sur la nature de l’engagement pris et sur la méconnaissance du domaine par le potentiel acquéreur. De plus, les biens les plus précieux d’Aristophil étaient exposés au Musées des lettres et manuscrits, situé dans le 7e arrondissement de Paris. « Une vitrine de crédibilité », fait remarquer le jugement de 1342 pages auquel la rédaction a eu accès.
Une pyramide de Ponzy
Les rendements prometteurs versés aux premiers souscripteurs étaient, en fait, financés par les suivants. Aristophil rémunérait les investisseurs avec l’argent des autres, en révisant de manière totalement arbitraire la valeur des manuscrits qu’elle avait en sa possession. Les valorisations incroyables mises en avant sont justifiées par des experts, toujours les mêmes généreusement rémunérés par la société Aristophil.
Pour le président du tribunal Guillaume Daieff, il ne fait aucun doute que le système mis en place est une pyramide de Ponzy – du nom de cette arnaque financière où les premiers investisseurs sont rémunérés par l’apport des suivants, sans création de valeur. « Un véritable piège pour les consommateurs », insiste-t-il.
D’ailleurs, en mars 2011, l’association UFC que Choisir avait mis en garde ses lecteurs contre ces produits particuliers au rendement bien élevé. Un an plus tard, en décembre 2012, c’est au tour de l’Autorité des marchés financiers de prévenir le public envers « les placements atypiques proposés aux épargnants dans des secteurs aussi divers que les lettres et manuscrits, les œuvres d’art, les panneaux solaires, les timbres, le vin, les diamants et autres secteurs de niche ».
L’autorité indépendante avait déjà émis deux alertes concernant le système d’Aristophil, soulignant que ces « intermédiations sur des biens » ressemblent à des placements financiers, mais n'en offrent pas les garanties.
Un procès en appel à venir
Au printemps 2014, une enquête judiciaire est finalement ouverte pour blanchiment et escroquerie en bande organisée. Après plusieurs années de procédure et de nombreuses mises en examen, 9 personnes sont poursuivies pour escroqueries en bande organisée et pratiques commerciales trompeuses.
Le fondateur et gérant Gérard Lhéritier écope d’une peine de cinq ans ferme et de 375.000 euros d’amende. Les autres prévenus ont été condamnés à des peines d’un à deux ans de prison avec sursis probatoire pour pratiques commerciales trompeuses. Le délit d’escroquerie en bande organisée n’a pas été retenu, mais tous sont condamnés à indemniser les victimes.
Cependant, certains d’entre eux, dont Gérard Lhéritier, ont d’ores et déjà annoncé faire appel de ce jugement.
par Delphine Iweins
© Lefebvre Dalloz