Rapport 2026 de la fondation pour le logement des défavorisés : « une dégradation préoccupante du mal-logement »
La Fondation pour le logement des défavorisés (ex-Fondation Abbé-Pierre) a publié le 3 février 2026, son 31e rapport annuel. Après un nouvel état des lieux sur le mal-logement 2025 en France, ce nouvel opus s’arrête sur une forme du mal-logement invisible : l’hébergement chez un tiers, suivi d’une réflexion sur les politiques publiques en faveur de la lutte contre le mal-logement.
Considéré comme un objectif de valeur constitutionnelle, les dixième et onzième alinéas du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 donnent la possibilité pour toute personne de disposer d’un logement décent. Ce droit au logement opposable (DALO) a été instauré par la loi n° 2007-290 du 5 mars 2007 visant à garantir le droit à un logement décent et indépendant à toute personne qui n’est pas en mesure d’y accéder par ses propres moyens ou de s’y maintenir. Quels sont les nouveaux indicateurs dans ce nouvel exposé de 354 pages proposé par la Fondation pour le logement des défavorisés concernant le mal-logement en France ? Pourquoi le phénomène de l’hébergement chez un tiers se développe-t-il ? Quelles mesures politiques, à l’aube des prochaines élections municipales, seraient efficaces pour lutter efficacement contre cette crise ?
Un état des lieux préoccupant du mal-logement en France
Selon ce rapport, plus de quatre millions de personnes (6 % de la population) sont considérées comme mal logées sur l’Hexagone dont un million sans domicile personnel. Les formes principales du mal-logement sont l’habitat dégradé (2 202 000 personnes), un manque d’espace (1 128 000 personnes) et le manque de logement personnel (1 018 000 personnes). À ces chiffres inquiétants s’ajoutent 12,3 millions de personnes fragilisées par la crise du logement : ménages en impayés de loyers, victimes de la précarité énergétique, situations de surpeuplement ou logements inadaptés au handicap.
L’hébergement chez un tiers, un mal-logement discret
Selon les données issues de l’enquête nationale Logement (enL), plus de 643 000 personnes vivaient en 2013 en hébergement contraint chez un tiers, faute de ressources ou de logement autonome (+ 20 % par rapport à 2002). La Fondation souligne que cette solidarité privée apparaît deux fois plus importante que celle de l’État, qui accueille environ 300 000 personnes dans les différentes formules d’hébergement (hôtels, CHRS, CHU, CADA…).
L’analyse de la Fondation montre une grande diversité des profils d’hébergés : étudiants ou jeunes actifs dont les revenus sont insuffisants pour accéder à un logement autonome, personnes âgées en perte d’autonomie, hébergement chez un employeur, sortie sèche d’une institution, rupture conjugale, séparation du couple… Les raisons sont essentiellement économiques et sociales : hausse des séparations conjugales, augmentation du nombre de familles monoparentales, dégradation du pouvoir d’achat, progression du chômage, multiplication des emplois précaires…
Ainsi, 590 000 personnes étaient hébergées chez des proches hors parents en 2020, contre 513 000 en 2013, soit une augmentation de 15 % en sept ans. Parmi ces personnes hébergées chez un tiers, 31 % ont moins de 26 ans et 38 % ont plus de 60 ans. 24 % occupent un emploi, 32 % sont retraités, 12 % sont chômeurs et 18 % sont apprentis ou étudiants et 36 % sont des ménages prioritaires au titre du droit au logement opposable (DALO).
La Fondation met en évidence que la massification de cette forme de mal-logement incite à réclamer des solutions structurelles comme le renforcement de la reconnaissance institutionnelle et le suivi, le développement des dispositifs d’accompagnement et de régulation et le renforcement des actions qui ont fait leurs preuves afin d’enrichir sur un territoire la gamme des solutions possibles.
De plus, la dernière publication de 2025 du Service des données et études statistiques (SDES), intitulée « Besoins en logements à horizon 2030, 2040 et 2050 », démontre que les besoins en logement social sont appelés à croître : le nombre de ménages en cohabitation subie dans leur famille et demandant un logement social devrait augmenter de 62 % d’ici à 2050, passant de 267 000 ménages (soit 433 000 personnes) en 2021 à 434 000 ménages en 2050, avec une incidence particulièrement forte pour les jeunes et les personnes âgées. Le nombre de ménages hébergés chez un tiers hors famille devrait quant à lui se stabiliser entre 150 000 et 180 000 ménages (soit environ 275 000 personnes).
Politique publique en faveur de la lutte contre le mal-logement
Après avoir rappelé que l’effort public représente 1,5 % du PIB soit le chiffre le plus bas depuis trente ans, la Fondation met en évidence que « l’approche de la question du logement par les responsables politiques est trop souvent réduite à des préoccupations budgétaires où les ponctions financières sur le secteur ont été considérables depuis une dizaine d’années ». Ainsi la Fondation tente de proposer des solutions entre les mains des élus communaux estimant que « l’action locale est la plus à même d’apporter des réponses adaptées et démocratiquement élaborées face au mal-logement. En effet, depuis un quart de siècle, le choix a été fait par le législateur de privilégier le niveau intercommunal en lui confiant progressivement des responsabilités élargies pour évaluer les besoins sociaux sur leurs territoires, fixer des objectifs de construction et de réhabilitation sur les différents segments de l’offre, mobiliser les financements, organiser le traitement de la demande de logement social en définissant les ménages prioritaires même si toutes les communes ne sont pas touchées de la même manière, toutes sont concernées par la crise du logement ».
Parmi ces pistes, la Fondation appelle les maires à respecter la loi SRU n° 2000-1208 du 13 décembre 2000 obligeant les communes à atteindre au moins 20 à 25 % de logements sociaux, ou encore à « privilégier la construction de logements collectifs », alors que le principe de zéro artificialisation nette (ZAN), issu de la loi Climat et résilience de 2021, est régulièrement remis en question.
De plus, pour intervenir sur les prix du foncier et du logement et ainsi permettre la production de logements abordables économes en foncier, les collectivités disposent de plusieurs outils, comme l’abaissement de la taxe d’aménagement (et donc le coût d’achat du terrain) en fonction de sa destination. Les collectivités disposent également d’un droit de préemption leur permettant d’acquérir du foncier stratégique. Elles peuvent aussi réserver des emplacements dans les plans d’urbanisme communaux ou intercommunaux en anticipant la réalisation future d’un projet
Par ailleurs, l’institution réaffirme le besoin de réguler les marchés de l’immobilier, à la location avec l’encadrement des loyers (Loi n° 89-462 du 6 juillet 1989) ou à l’achat avec les baux réels solidaires (BRS), parce que « l’immobilier n’est pas un simple espace de transactions mais aussi un terrain de confrontations entre des parties inégales, notamment des locataires en situation de fragilité et de dépendance par rapport aux bailleurs, impliquant la nécessité de rééquilibrer ces rapports locatifs pour faire respecter le droit des locataires à l’année, notamment par rapport à la prédation opérée sur nos villes par les plateformes de locations touristiques de type Airbnb » en appliquant la loi n° 2024-1039 du 19 novembre 2024 visant à renforcer les outils de régulation des meublés de tourisme à l’échelle locale.
En conclusion, la Fondation pour le logement des défavorisés décrit « un blocage progressif de l’ensemble du secteur, qui se manifeste notamment par une inquiétante baisse de la mobilité résidentielle. Même mal logées, de nombreuses personnes ont du mal à déménager en raison d’une offre de biens à louer trop modeste et de la faible rotation dans le parc social ». Elle estime que pour résorber la pénurie actuelle, il faudrait produire 400 000 nouveaux logements par an pendant dix ans.
par Audrey Martineau, Juriste en droit immobilier
Rapport sur l’état du mal-logement en France, 3 févr. 2026
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